Où va le monde ?
Un arbre.
J’avais besoin de voir un arbre.
Un arbre ???
Non, des arbres pour les observer, les toucher, les caresser, les respirer, leur parler, les écouter et que sais-je encore ? Je ne voulais voir que des arbres grands, beaux, élégants et être heureuse auprès d’eux.
Cette sensation inouïe que j’ai ressentie, m’a non seulement questionnée mais elle a interrompu l’élan que j’avais pris pour entrer au plus vite, dans le parc Hauser là où sont mes amis les arbres.
Alors, j’ai marché vers eux pour les redécouvrir dans ce parc, tout au long du chemin qui serpente et grimpe jusqu’à la porte opposée. Elancés ou tordus, gros ou minces, âgés ou handicapés, je les sais solides, sûrs, forts, et les ressens heureux. Ils m’étonneront toujours ces arbres ! Leurs branches sont des phrases, leurs feuilles des mots, leurs parfums des caresses, leurs couleurs des sourires. N’y aurait-il pas une complicité naturelle entre l’homme et l’arbre ?
Calmée, tranquillisée, sereine même, j’ai repris le chemin du retour en direction de mon atelier où m’attendaient mes rectangles de bois peints en noirs[1], en vue de l’expérience que je souhaitais réaliser : comment associer du pastel sec à une peinture acrylique ?
Un rouge vif m’attire. Je glisse le bâtonnet de pastel dans le moulin à café afin de le saupoudrer facilement sur les noirs des petits volumes en bois. Puis à l’aide de mon index, je le frotte un peu pour qu’il s’accroche à l’acrylique et tout à coup, sans prévenir, un vert s’est installé à la place du rouge ! Un vert inconnu, étranger et très beau, élégant, opaque, légèrement métallique, bref, un vert inattendu, jamais vu. Mais d’où vient-il ? Où donc est le rouge? Joueraient-elles à cache-cache ces deux couleurs opposées ?
L’instant d’après, j’ai cru que mon oeil droit, déjà en triste état, avait fait le deuil de ses cônes. Pleurer a été ma première réaction.
Photographier les résultats obtenus, la seconde. La présence d’un vert était bien réelle mais le rouge apparaissait discrètement selon l’angle de la prise de vue au-dessus du vert. Alors, j’ai appelé Frédéric -mon assistant- pour qu’il découvre aussi le résultat de cette expérience, cette incroyable sérendipité, cette découverte inimaginable et étonnante !
Plus tard, j’ai testé l’expérience sur un fond blanc, mais sans succès. Prendre note de tous les paramètres qui auraient eu peut-être une responsabilité dans cette affaire, m’a fatiguée. Après tout, je ne suis pas une scientifique, seulement une artiste peintre qui accepte la magie des couleurs et constate le résultat d’une expérience sans avoir compris ce qui s’est passé.
Mais où sont mes amis les arbres dans les paysages que je viens de créer ? Nulle part. Sur chaque volume de bois, les noirs prennent la place tout en valorisant les couleurs perturbées par leur écriture. Si un rouge vif s’est transformé en vert, un jaune, un violet foncé et un bleu outremer ont suivi eux-aussi, un chemin perturbé. Ai-je vraiment peint des paysages ? Je ne sais que dire sauf que des couleurs inattendues m’ont bouleversée. Avaient-elles quelque chose à me dire ? Si les arbres ont « une intelligence végétale » comme l’expliquaient artistes, botanistes ou philosophes lors de l’exposition « Nous les arbres[2] », les couleurs auraient-elles d’autres capacités inconnues au-delà du pouvoir de nous aider à peindre nos émotions ?























