Mes situations

situation 26

2020, vivre au Havre - souhait que j’ai exprimé dans le texte En partance - se réalise.

Depuis le 1er octobre, une nouvelle lumière m’entoure, une lumière blanche qui inlassablement m’étonne, comme si la lumière dorée de l’Yonne faisait de la résistance dans mes neurones.

Simultanément, je découvre la vie en ville, une ville dans laquelle entre la mer, une mer où glissent, quasi sans bruit, de monstrueux porte-containers de toutes les couleurs, voiliers ou autres embarcations.

Je découvre la vie entourée de copropriétaires sympathiques et attentionnés d’un petit immeuble récent, situé dans la ville basse. Facultés, Conservatoire de Musique, École des Beaux Arts, gare SNCF, cinéma, commerces d’ici et beaucoup d’ailleurs, trams et bus forment mon univers le plus proche. La mer est à trois km à vol de mouette. Deux fois, j’ai surpris entre le clocher de Saint Joseph et la tour municipale -oeuvres d’Auguste Perret- les cheminées de paquebots qui s’en allaient. Quelle émotion !

Mais surtout, je découvre les ciels d’ici, des ciels immenses, fascinants, toujours en mouvement, dans lesquels mon regard se perd tout comme dans les profondeurs des eaux tout autour de la ville basse et du port. Des couleurs, des transparences, des formes insaisissables. J’engrange.

madé
atelier blanc
situation 26
9 décembre 2020

situation 25

En partance

Il y a 27 ans, je quittais Conflans Sainte Honorine pour la lumière de la Bourgogne et l’espace que m’offrait la plaine céréalière de Champlay, ma chambre de méditation comme souvent je l’ai nommée*. La maison et les dépendances que j’ai investies au fil des années pour mener mes recherches sur la couleur-lumière, sont devenues atelier blanc, mon atelier blanc, lieu que je n’avais jamais imaginé quitter. Et pourtant c’est arrivé. Un déplacement inattendu a ouvert la voie et les étapes se sont succédé. À ce jour, mon projet est engagé par la mise en vente de ma propriété.

Hasard évidence curiosité raison nécessité, dans cet ordre ou un autre, peu importe, tout m’invite à mettre le cap sur la ville du Havre.

Été 2016, j’apprends qu’une exposition des ɶuvres d’Eugène Boudin est présentée au Musée André-Malraux au Havre. J’ai beaucoup regardé les nuages de ce peintre, bien avant de venir à Champlay. Le blanc est une couleur opaque et je voulais comprendre comment Boudin écrivait la peinture sur sa toile pour que ses nuages restent transparents et légers. Et découvrir la ville reconstruite par Auguste Perret compléterait une exposition fort documentée sur son ɶuvre vue à Paris. Je programme donc mon voyage.

Dès la descente du train, de la gare à la plage, je vois du tram, complètement ébahie, l’architecture de la ville basse : petits immeubles au béton à peine rose, à peine gris, nombreux espaces verts -le tram lui-même semble glisser sur un ruban de gazon- larges avenues, l’immense place de la Mairie, quelques tours, des espaces fleuris, des fontaines et surtout cette sensation d’ouvertures quelle que soit la direction du regard. Une ville qui respire et dont le ciel plonge dans la Manche, démultipliant l’espace. Être là face à cet infini est un réel bonheur. Je vis un moment d’éternité tout en me disant et me surprenant : je peux quitter l’atelier blanc. Une évidence.

Je rentre chez moi, heureuse et légère d’avoir vécu trois jours exceptionnels, d’avoir ressenti une sensation analogue à celle que j’avais vécue en arrivant à Champlay, quelque chose d’inexplicable et de très fort, une sorte de re-naissance, une ouverture sur un vague début de quelque chose dont j’ignorais tout, d’autant plus que le projet de m’acheter une place au cimetière de Champlay devenait donc caduc.

2017, une année difficile : ma carcasse se rebiffe. Hospitalisée plusieurs fois, opérée puis retour à une vie presque normale. Ne pas être dans mon atelier fut douloureux pour moi, d’autant plus que j’avais vécu cela en 2015 à la suite d’une fracture du poignet droit. Par contre, cette inaction physique m’a permis de réfléchir à ce nouvel empêchement de travailler, de réaliser que la géométrie tranquille de la plaine n’était plus pour moi une source d’inspiration, de comprendre que j’avais épuisé tout ce que m’apportait la lumière dorée de l’Yonne, de voir que de soustraction en soustraction, le blanc devenait omniprésent dans mon travail : série rien que du blanc à songer, de constater que des gris-sans-mémoire commençaient à s’infiltrer dans mes dernières peintures : série écume. Mais pour expérimenter les gris, les faire miens, il faut qu’ils m’habitent, me traversent, me nourrissent. Il faut que je sois dans cette lumière-là face à cet espace particulier qu’est ciel-mer-terre quand les limites s’effacent et s’entremêlent, quand les lignes disent la furie et la puissance des éléments par gros temps. Un projet qui devient essentiel même si déménager à 75 ans ne va pas de soi.

madé
situation 25
atelier blanc, juillet 2019

situation 10

1992 je décide de moi

Une plaine
sans borne sans montagne sans mur
courbes tendues
étendues parcellaires
céréales mûres.
Un vent
l’ondulatoire.
Là, à perte de vue
démultipliés
les Quatuors d’Aurelie Nemours.

En bordure un village
dans le village une maison carrée et ses dépendances.
C’est là
nulle part ailleurs
et cette sensation inexplicable
de naître à moi-même
infiniment lentement.

Investir un lieu
c’est lui donner lumière et silence originels
en faire une œuvre
c’est l’écouter pour le voir
et réaliser les possibles invisibles.

L’ancienne forge vidée nettoyée
devient lieu de réflexions de réalisations.
L’espace de vie lavé badigeonné habitable.
La cour débarrassée de ses cabanons et appentis
du marronnier rabougri
respire enfin.
Carrés réservés
plans décalés
allée de briques
la dessinent.
Terre arable contre silex
les plantations s’envisagent.

Choisir des fleurs en fonction d’un climat particulier
d’une palette préférée
observer celles qui s’adaptent ou souffrent
maîtriser ou se séparer de celles indisciplinées
requiert patience respect ténacité
sans point possible
sinon l’anarchie.
Aujourd’hui ma cour m’enchante
les fleurs s’épanouissent avec grâce
la lumière l’inonde
surprises sans cesse renouvelées.

Deux ans après
le besoin d’espaces spécifiques s’impose.
Dans une partie de ma maison
je crée l’atelier blanc.
Plans décalés ou rectilignes
courbe tendue pour l’estrade
lumière en diagonale
lieu ultime
où chaque peinture est accrochée en situation
regardée analysée sans concession
aimée
en attente ou rejetée.

Dans les dépendances
l’écurie devient atelier des presses et entrepôt
la grange atelier des machines à bois.

Au sortir de ma maison
la plaine est ma chambre de méditation.
Parcourir sa géométrie tranquille
engranger ses couleurs
variant au gré du temps au gré des saisons
se soucier d’un rayon de pollen
d’une ombre de terre
regarder voir écouter
respirer ressentir
marcher et marcher encore.
Ici le temps ignore les brusqueries
les nuages s’effacent lentement
le froid le chaud s’installent dans la durée.
Correspondances
et lente osmose des éléments
comme en écho
dans le temps de la peinture.

Dix ans plus tard
l’espace prend toute sa place.
Dessinés peu après mon arrivée
les possibles deviennent visibles.
Sensations transposées
des voiles blancs de Robert Irwin
la lumière dégringole du ciel
traverse les ouvertures
se pose sur les épaules
ou glisse dans l’escalier nouvellement installé
inonde tout l’étage libre de ses cloisons
et d’un quart de plafond
elle circule
l’atelier blanc devient majuscule.

madé
atelier blanc
situation 10
Nantes, mai 2006